Mensah, Francis (2026). La gestion de projets diachroniques : la prise de décision à long terme et les biais des parties prenantes. Thèse. Gatineau, Université du Québec en Outaouais, Département des sciences administratives, 313 p.
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Résumé
Notre recherche porte sur la gestion des projets diachroniques – c’est-à-dire s’étendant sur plusieurs années – et sur l’impact des biais cognitifs des parties prenantes dans la prise de décision à long terme. Inspiré de la linguistique, le terme « diachronique » évoque ici l’évolution du sens des mots dans le temps ; transposé à la gestion de projet, il rend compte de la manière dont les perceptions, priorités et décisions des acteurs se transforment au fil du déroulement.
Les organisations publiques et privées recourent de plus en plus aux projets pour assurer leur succès, phénomène connu sous le nom de « projectification ». Pourtant, les projets de longue durée échouent fréquemment, en raison de la rationalité limitée des parties prenantes et de facteurs critiques qui évoluent avec le temps. Or, la théorie dominante en gestion de projet postule une rationalité des acteurs décidant en contexte de risque, non d’incertitude – une hypothèse rarement vérifiée. Nous situons donc les projets diachroniques au croisement des ontologies « du devenant » et « nominaliste », et les abordons via une épistémologie constructiviste, centrée sur les changements inattendus liés à la durée, aux phénomènes vécus, aux biais comportementaux et à la rationalité limitée.
Méthodologiquement, nous adoptons une démarche inspirée de l’herméneutique classique (interprétation des textes), fondée sur une analyse interprétative de matériaux discursifs, intégrant explicitement le contexte et la dimension temporelle. Notre terrain d’étude est la phase 1 de la construction du train léger d’Ottawa – un projet long, fragmenté et non linéaire, lancé au début des années 2000. Réalisé en plusieurs phases discontinues, il a changé de forme, d’ambition, de justification et de réception publique selon les époques. Le temps y joue un rôle structurant : le projet ne peut être compris qu’en reconstituant les enchaînements d’intentions, de décisions, de récits et de ruptures. Il offre ainsi un terrain riche pour interroger la temporalité en gestion de projet, la trajectoire de sens des grands projets, et l’accumulation (ou la perte) des erreurs, apprentissages et compromis.
Nos résultats montrent que les parties prenantes ont eu une compréhension évolutive du projet et de son environnement. Elles ont pris des décisions comme si elles évoluaient dans un contexte de certitude et de risque, alors que notre analyse révèle un contexte d’incertitude, marqué par une rationalité limitée, des biais et une ignorance délibérée. Cet écart entre la réalité du projet et la perception des acteurs a entraîné des modifications importantes et imprévues dans les contours, l’évolution et les résultats du projet, parallèlement à des glissements de pouvoir et d’intérêt parmi les parties prenantes.
Par ailleurs, la fiabilité et la sécurité du système, prioritaires en début de projet, ont été reléguées au second plan face à l’urgence de livrer, rendant le système peu fiable et non sécuritaire. Le contrat de partenariat public-privé – pensé comme un outil de partage équitable des risques entre la Ville et le consortium – a finalement généré une asymétrie d’information et de responsabilités, limitant la capacité de la Ville à gérer efficacement le projet et à répondre aux attentes des usagers.
Notre conception du projet diachronique refuse de le réduire à un simple ensemble de tâches guidé par une logique d’adaptation empirique. Nous le définissons comme un processus d’interprétation inscrit dans le temps, où l’identité du projet, les décisions et les finalités se transforment sous l’effet des traces irréversibles laissées par l’action.
Cette perspective dépasse les approches qui envisagent la construction du sens comme un exercice rétrospectif visant à réduire l’incertitude après l’action. Les méthodes agiles, par leur boucle « inspecter–adapter », en proposent une traduction opérationnelle, mais elles supposent une transparence du processus interprétatif qui reste vulnérable aux biais cognitifs. La reconstruction a posteriori peut en effet surestimer la prévisibilité des événements et attribuer une cohérence rétrospective à des décisions qui ne l’étaient pas au moment où elles furent prises. L’inspection adaptative n’est donc pas une correction neutre : elle s’inscrit dans l’irréversibilité des actes accomplis.
Le projet diachronique intègre cette limite en considérant que toute action transforme durablement le réel, et que le sens se construit par une réinterprétation continue de l’histoire, susceptible de reconfigurer l’intention même du projet. Il se distingue également des approches fondées sur les trajectoires héritées en mettant l’accent sur la réflexivité temporelle des acteurs, qui réinterprètent constamment le passé pour orienter l’avenir.
En définitive, le projet diachronique substitue à une logique d’optimisation adaptative une herméneutique matérielle du temps, où la visée projective se transforme à travers le travail d’interprétation. Sa dynamique suit la séquence : agir – altérer irréversiblement le réel – interpréter cette altération – reconfigurer l’intention.
En conclusion, la perspective diachronique permet une compréhension plus fine et une conception-exécution mieux adaptées des projets de longue durée, en favorisant une approche itérative de la décision, sensible à l’incertitude et à la rationalité limitée des parties prenantes.
| Type de document: | Thèse (Thèse) |
|---|---|
| Directeur de mémoire/thèse: | Saint-Macary, Jan |
| Mots-clés libres: | Biais cognitifs; Biais politiques; Biais comportementaux; Incertitude; Ontologie du devenant; Ontologie nominaliste; Partie prenante; Prise de décision; Prise de décision à long terme; Projet diachronique; Projet de longue durée; Partenariat public-privé; Rationalité limitée |
| Départements et école, unités de recherche et services: | Sciences administratives |
| Date de dépôt: | 30 juill. 2026 13:50 |
| Dernière modification: | 30 juill. 2026 13:50 |
| URI: | https://di.uqo.ca/id/eprint/1971 |
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